dimanche 27 septembre 2009

Dominique Villars, colporteur libraire

Il est rare que les colporteurs de librairie aient laissé un témoignage de leur activité. On a la chance d'avoir le récit de la campagne que Dominique Villars a entreprise en 1764. Ce texte est extrait d'une des ses autobiographies, actuellement conservée sous forme manuscrite à la Bibliothèque Municipale de Grenoble et reproduite par Georges de Manteyer dans son ouvrage : Les origines de Dominique Villars, Gap, 1922, pp. 210-211.


Elle a été écrite en septembre 1805. Avant de lui laisser la parole, rappelons que Dominique Villars est un botaniste dauphinois, né au Noyer dans les Hautes-Alpes en 1745, mort doyen de la faculté de Strasbourg en 1814.

Il a laissé une des flores provinciales les plus importantes : Histoire des plantes de Dauphiné, publiée entre 1786 et 1789.


Voici le récit de sa campagne de colporteur de librairie :
"A 19 ans, 1764, je pris donc le parti de prier un libraire de mes amis de me prendre avec lui pour six mois afin de voyager, lire, observer. Ce marchand forain partait à l'automne chaque année avec trois à 4.000 liv. de fonds, allait à Lyon faire ses emplettes, joindre à Villefranche ou à Tournus ses camarades et son fonds de magasin de l'année précédente. Ils avaient 18 à 20 malles de livres valant huit à dix mille francs qu'ils promenaient, faisaient transporter d'une ville à l'autre, là où les maîtrises, les privilèges leur permettaient d'aborder et de s'établir. Ils ne pouvaient par conséquent que traverser sans faire aucun séjour dans les grandes villes, Dijon, Besançon, etc. J'avais 300 liv. avec moi pour ma dépense, mais en me rendant utile sans être ni garçon ni associé. Le premier ne convenait ni à ma position ni à mon caractère. Je voulais être libre. Le second ne convenait pas à ma petite fortune. L'ami Courenq c'était le nom du libraire sut m'apprécier : son associé Garcin, moins lettré, moins au fait des usages du monde, voulut m'avoir auprès de lui; ils se divisaient souvent, se réunissaient, s'envoyaient mutuellement des ballots et des relations. Chacun conduisait ou faisait conduire une voiture. J'eus la satisfaction de me voir solliciter par l'un et par l'autre. Je restai avec Courenq par attachement, par inclination comme par reconnaissance. Comme cette campagne arrachée à la tendresse de mon épouse et de ma mère, qui me crurent perdu et qui aux larmes douloureuses réunirent des amis, des sollicitations et des menaces pour l'empêcher, influa sur mon caractère et sur mon sort futur, je dois ajouter quelques détails.
Huit mois après, mes 12 louis me furent rendus et 2 louis pour ma dépense. Je mis à part vingt volumes environ de livres de médecine, de chirurgie et de Botanique. Ils me furent apportés par ces libraires même. J'ai conservé pour eux, ils ont conservé pour moi de l'estime et de l'attachement. Garcin plus hardi, plus hasardeux dans le commerce savait gagner et dépenser en grand. Courenq plus réservé, plus sage, était si économe qu'il calculait rigoureusement l'heure des repas afin de moins les multiplier. Son estomac voulait de l'exercice : le mien du repos pour digérer : il voulait souper et moi déjeuner, quant au diner l'heure de midi nous convenait également à tous les deux.
Pendant ces huit mois de campagne et d'hiver, je vis Lyon, Villefranche, Tournus, Pont de Vaulx, St-Amour, Poligny, Auxonne, Mâcon, Chalons, Dijon, Avallon, Beaune, Vermanton, Clamecy, Auxerre, Joigny, Châtillon sur Seine, Semur, Noyères, etc. Je lisais des livres de médecine, d'anatomie, de botanique, de géographie et de géométrie. Je fréquentais les médecins et les avocats. J'ai trouvé dans ces deux classes, parmi quelques nobles et parmi les chirurgiens, des
âmes généreuses, des hommes éclairés. Les ecclésiastiques en général se sont partout défiés de moi : plusieurs m'ont trouvé surchargé d'amour propre, d'orgueil même et me l'ont dit. Cela pouvait être à leurs yeux, mais ils s'y prennaient mal pour me corriger. Qu'on ne croie pas que je m'estime trop ni que j'aie pris de l'humeur contre les prêtres, lorsqu'il sera question du vertueux et respectable pasteur M. Chaix, je dirai tout ce que je pense de l'homme honnête dans quelle classe qu'il se trouve."

Ce texte est intéressant de plusieurs points de vue. Il montre d'abord que le colportage nécessitait des mises de fonds importantes. Même 300 livres représentent alors une somme conséquente pour un simple cultivateur. Je ne parle pas des 3 à 4000 livres des libraires Courrenq et Garcin. Le colporteur doit obligatoirement s'insérer dans le circuit de la finance locale fait de prêts et d'emprunts, donc de dépendance. Les meilleurs livres sur le sujet restent, à ma connaissance, les travaux de Laurence Fontaine. Elle montre bien comme les notables villageois, avec leurs relais dans les villes étapes, dominent le circuit du financement des colporteurs.

Le premier est une étude plus particulièrement consacrée aux colporteurs de l'Oisans : Le voyage et la mémoire. Colporteurs de l'Oisans au XIXe siècle. Lyon, 1984.


L'autre ouvrage, étude de synthèse, est : Histoire du colportage en Europe. XVe - XIXe siècle., Paris, 1993.


Le colportage de librairie au XVIIIe siècle est particulièrement étudié à travers l'exemple des libraires briançonnais. J'avais déjà abordé le sujet des libraires hauts-alpins qui ont essaimé à travers l'Europe. Je renvoie à la notice que j'ai consacrée à Louis Fantin.

L'autre intérêt de ce texte est de laisser voir le circuit impressionnant que parcouraient les colporteurs libraires dans leurs tournées hivernales. C'est une partie du Lyonnais, de la Bourgogne et de la Franche-Comté qui sont le terrain d'actions de ces colporteurs. Visiblement, ces régions étaient traditionnellement le domaine d'action de nos colporteurs champsaurins (le Champsaur est la région des Hautes-Alpes où se trouve Le Noyer). Un autre colporteur célèbre est Victor Lagier, né à L'Aulagnier en 1788, hameau de Saint-Bonnet-en-Champsaur, et donc voisin du Noyer. Il finit par s'installer définitivement à Dijon en 1809, où il se montra un éditeur actif. Il publia en particulier les travaux de Gabriel Peignot.

Est-ce qu'il faut rapprocher le libraire Courenq dont parle Dominique Villars avec le libraire du même nom, Jean François Courens fils, installé à Grenoble qui a donné une édition du Grenoblo malherou ? C'est probable qu'il s'agisse de son père, le nom étant rare.

Un achat récent, qui semble bien loin de mes centres d'intérêts habituels.

Pourtant, cet ouvrage est lié à beaucoup de choses dont j'ai déjà parlé. D'abord, l'imprimeur, Gauthier neveu (Jean Etienne Gauthier), est originaire du même village du Noyer que Dominique Villars et son installation à Lons-le-Saunier est aussi liée au mouvement d'émigration des libraires hauts-alpins. En effet, il suit un oncle libraire installé à Bourg-en-Bresse, puis à Lons-le-Saunier au début des années 1780. Ensuite, lien avec Dominique Villars, son fils a épousé une petite-fille du botaniste, donnant naissance à la famille Gautier-Villars. Ainsi, Jean-Etienne Gauthier (Gauthier neveu) est l'arrière-grand-père d'Henry Gauthier-Villars, le célèbre Willy. Enfin, pour les amateurs de reliures romantiques, le célèbre Bauzonnet a été en apprentissage chez lui de 1812 à 1816. Voir la notice que lui consacre la bibliothèque de Dôle dans une belle exposition sur Internet (Cliquez-ici).

Sans transition, j'ai décrit un joli petit ouvrage ce week-end, récent achat lyonnais :

Jules Taulier, Notice historique sur Bertrand-Raymbaud Simiane, Baron de Gordes., Grenoble, 1859.

C'est une notice historique sur Bertrand-Rambaud de Simiane, baron de Gordes (1513-1578), lieutenant-général du roi en Dauphiné de 1565 à 1578, pendant les guerres de religion. Il adopta une politique de modération, en veillant à assurer un équilibre entre les deux religions. Il évita ainsi que la Saint-Barthélémy se propageât dans le Dauphiné.

Un exemplaire parfait, dont on pressent qu'il n'a pas changé beaucoup de mains depuis sa parution et sa reliure. Les photos rendent mal la fraîcheur de la reliure, du papier. Pour un ouvrage de 1859, il n'a aucune rousseur. Le texte est instructif sur une certaine façon de faire de l'histoire militante (catholique et provinciale). Néanmoins, sauf erreur de ma part, il n'existe pas d'autres études sur cette personnalité. La vérité de Jules Taulier devient la vérité sur le baron de Gordes.

5 commentaires:

Bertrand a dit…

Un bien bel article, fort instructif.

Merci,

Bertrand du Bibliomane moderne

Textor a dit…

Je n'imaginais pas les colporteurs aussi chargés, une vraie librairie ambulante ! Merci pour cet article
T

Anonyme a dit…

Article très intéressant!!
Le"Willy "lié à notre Champsaur!!
Je suis fan de Colette!!

Autre sujet intéressant le Champsaur,la Famille Robert,Paul Robert,père du dictionnaire.La propiété de la famille,Le Pavillon, se trouve à la Fare-en-Champsaur;c'est une batisse un peu désuète,secrète,Paul Robert a commencé à travailler sur son dictionnaire dans la véranda!!!

Léo Mabmacien a dit…

Merci pour ce bel article Jean-Marc. Je cours lire l'Histoire du colportage en Europe que je ne connais pas.
Bien cordialement
Léo

Léo Mabmacien a dit…

Merci pour ce bel article Jean-Marc. Je cours lire l'Histoire du colportage en Europe que je ne connais pas.
Bien cordialement
Léo