vendredi 17 juin 2016

Eloge des biographies de nos auteurs inconnus

Il y a un exercice que je trouve particulièrement stimulant : partir des quelques informations éparses que l'on possède sur une personnalité du passé (certes secondaire) pour arriver, par un travail de bénédictin, à en faire la biographie.

J'ai fait ce travail pour élaborer des ébauches de biographies de Camille Lebrun, de Stéphane Juge, etc. Mais, aujourd'hui, je souhaite rendre hommage au travail de Pierre Dell'Accio pour faire sortir de l'ombre Henry Rousset (1860-1944). Ce que l'on savait sur lui était très fragmentaire, comme le rapporte Pierre Dell'Accio dans son Avant-propos  : "Marie Jules Henry Rousset, né à La Mure le 6 août 1860, fils d'un quincaillier. Greffier à Grenoble, il est surtout connu comme publiciste et journaliste au Moniteur dauphinois. Auteur d'ouvrages consacrés à Grenoble et au Dauphiné" (ce sont d'ailleurs les quelques mots de la courte biographie d'Henry Rousset sur mon site : cliquez-ici).


Il en résulte ce livre documenté, complet, qui aborde non seulement les différents aspects de la  vie d'Henry Rousset, de son abondante production : livres, articles, etc., mais aussi des biographies des différentes personnalités qu'il a croisées à Grenoble et dans le Dauphiné entre la fin du XIXe et le premier tiers du XXe siècles. C'est une "photo" d'un milieu, loin des personnalités de premier plan, mais qui remet en lumière tous ces acteurs de second rang qui font aussi l'histoire et, dans ce cas, l'environnement culturel grenoblois.

Pour mémoire, Henry Rousset est l'auteur d'ouvrages dont les principaux sont :
- Le Théâtre à Grenoble, 1891
- Histoire des sapeurs-pompiers de Grenoble, 1893
- Histoire illustrée de rues de Grenoble, 1893
- La Presse à Grenoble, 1900
- Les Dauphinoises célèbres, 1908
qui sont des sources toujours nécessaires sur cette période.
J'en avais parlé à propos de La Presse à Grenoble, paru en 1900, qui est un ouvrage utile sur le foisonnement des journaux à Grenoble aux XVIIIe et XIXe siècles. Je renvoie à la page que je lui ai consacrée : cliquez-ici.



Cela m'a aussi permis d'apprendre qu'un de mes lointains cousins, Oscar Munier, pharmacien à La Mure, était aussi un compositeur de musique qui a laissé son nom à quelques œuvres régionales comme Nos Alpins. C'est aussi un des charmes de ce type d'ouvrages.

vendredi 10 juin 2016

Hommage à Maurice Pons

Le décès de Maurice Pons dans la nuit du 7 au 8 juin dernier est pour moi l'occasion de rendre hommage à un livre envoutant, Les Saisons, paru en 1965. J'ai eu la chance de pouvoir trouver un exemplaire de l'édition originale, qui a ainsi rejoint à double titre ma bibliothèque, d'abord comme œuvre littéraire, car c'est comme cela qu'il faut l'aborder, mais aussi comme un évocation, très personnelle, de la vallée de Névache dans les Hautes-Alpes.


Ma façon de lui rendre hommage est d'avoir tenté de reconstituer un peu de son histoire familiale, de celle qui le rattache à Névache et aux Hautes-Alpes.

D'abord l'œuvre. Pour la présenter, je reproduis le 4e de couverture de l'édition originale :

Dix-huit mois de pluie ininterrompue, et soudain les oiseaux s'abattent sur le sol, saisis par le gel en plein vol. L'hiver commence, avec ses quarante mois de glace bleue, ses quarante mois de neige. Dans la vallée sans printemps, les villageois s'efforcent de survivre, gorgés d'alcool de lentille, attaqués par la pourriture qui règne sur le pays et qui leur rogne à qui les pieds, à qui les mains, les yeux ou les oreilles ; ils «s'accommodent», ils inventent même des distractions et des fêtes, des règlements, des cérémonies, des religions et des sciences. Et les douaniers veillent.
Pourquoi faut-il que vienne échouer parmi eux Siméon, le poète, rescapé d'un monde plus terrible encore ? Avec ses voyelles et ses consonnes, sans doute espère-t-il inventer d'autres saisons et purifier le monde, découvrir l'amour et la fraternité des hommes. Hélas, il ne réussit qu'à faire éclore une folie d'images, plus nocives en fin de compte que la rigueur des climats.
Maurice Pons a poussé jusqu'aux limites du supportable les sortilèges d'un réalisme fantastique. Mais par la beauté de sa vision et de sa langue, par l'humour extravagant qui baigne son livre, il réussit à communiquer à son lecteur, presque malgré lui, une sorte de malaise émerveillé.
La "vallée sans printemps", c'est la vallée de Névache, telle que transfigurée par Maurice Pons. Il a raconté lui-même dans ses Souvenirs littéraires, parus en 1993, tout ce qui le rattachait à Névache. D'abord son père : 
Mon père, Émile Pons, était par sa mère originaire de Névache, petite commune des Hautes-Alpes, perdue au fond d'une vallée glaciaire. C'est à l'école de Ville-Haute, à la fin du siècle dernier, qu'il apprit à lire et à écrire, passa son certificat d'études, obtint une bourse pour le lycée de Gap.
Au lycée de Gap, il remporta le premier prix de discours latin au Concours général et son baccalauréat avec mention « Très bien ». C'était quelque chose à l'époque ! Mon père nous racontait quelquefois son retour triomphal dans la haute vallée de Névache, qui accueillait son premier bachelier, et il nous parlait avec ferveur du beau roman d'Albert Marchon, Le Bachelier sans vergogne, publié en 1925, qu'il avait lu à l'époque et qu'il a toujours gardé.
Ensuite ses souvenirs de vacances à Névache :
Des chemins de fer, je ne connaissais alors que les wagons en bois du réseau Alsace-Lorraine et les troisièmes classes du P.L.M., qui chaque année nous emmenait pour les grandes vacances familiales, de Strasbourg à Briançon et de Briançon à Strasbourg. Ce voyage durait deux jours et une nuit ou un jour et deux nuits. Il fallait changer trois fois, avec armes et bagages, au milieu de la nuit, à Mulhouse, à Lyon, à Valence. Nous dormions sur les banquettes, les plus petits dans les filets à bagages.
Maintenant, rassemblons ce que nous avons trouvé sur sa famille (sauf erreur de ma part, ce sont des informations inédites) :

Son père, Émile Pons, est né le 25 mai 1885 à Saint-Martin-de-Queyrières, fils de Pierre Pons et Marie Faure, tous les deux instituteurs à Saint-Martin-de-Queyrières. Ils appartenaient à cette tradition très vivace des instituteurs briançonnais. Pierre Pons était lui-même fils d'un instituteur originaire de Saint-Véran, Jacques Pons (1824-1902). Né aux Crottes (Les Crots) en octobre 1850, il d'abord été instituteur à Briançon, à partir de 1871. C'est là qu'il se marie avec Marie Faure, née à Névache en janvier 1850, alors institutrice à Prelles (mariage à Briançon le 9 juin 1875). A travers les actes d'état-civil (naissances et décès de leurs enfants) et les recensements, on suit leur présence à Saint-Martin-de-Queyrières de 1876 à 1910, de façon continue, comme instituteurs de la commune. Ils prennent tous les deux leurs retraites en 1910 après respectivement 39 ans et 6 mois et 38 ans et 9 mois de services. En 1911, ils s'installent à Sainte-Catherine (Briançon). Le 13 juillet 1912, Pierre Pons est nommé  officier de l'instruction publique, au titre des "récompenses aux personnes qui ont contribué au développement de l'histoire et géographie locale" (je n'ai pas trouvé à quel titre il avait contribué).
Le couple s'installe ensuite à Névache où Pierre Pons est décédé en 1926 et Marie Faure en 1935.

Ils ont eu 3 enfants, l'aînée, Maria (1876-1960), institutrice, épouse Claude Rostolland, instituteur de Névache. Un de leur fils, René Rostolland, sera professeur de mathématiques et inspecteur d'académie. Le second, Émile (1885-1964), élève de l’École Normale Supérieur (admission en 1906) deviendra professeur à l'Université de Strasbourg, puis à la Sorbonne, spécialisé en littérature anglaise (sa thèse portait sur Swift). Le cadet, Léon, né en 1888, était aussi instituteur (à Arvieux en 1909, à Vallouise en 1911, puis à Gap, jusqu'à la guerre). Parti combattre avec le 159e régiment d'infanterie, de Briançon, il est tué à l'ennemi en juin 1915, à Souchez. Son nom est porté sur le monument aux morts de Névache.


D'après des références trouvées sur Internet, la famille Pons (Jacques et son fils Pierre) est citée par l'abbé Berge dans sa monographie de Saint-Véran, à propos des instituteurs issus de ce village. N'ayant pas cet ouvrage sous la main, je n'ai pas pu vérifier. Notons que les prénoms complets de Pierre Pons étaient Pierre Jean Louis Antoine Pons. Certains l'appellent simplement Antoine, alors que dans les recensements, il n'est toujours connu que sous le prénom de Pierre. A défaut d'autres précisions, c'est celui que j'ai retenu.

Dans ces souvenirs, que j'ai repris ci-dessus, Maurice Pons dit que la première scolarité de son père s'est déroulée à Névache, ce qui ne cadre pas avec la présence continue de ses parents  à Saint-Martin-de-Queyrières. On le trouve d'ailleurs recensé avec eux en 1891 et 1896, alors qu'il a respectivement 6 et 11 ans. Est-ce une confusion de la part de Maurice Pons ? A creuser. En revanche, il a ensuite été boursier au Lycée de Gap, comme en atteste cette mention dans le Journal officiel du 24 janvier 1899 : "Pons (Emile-Albert), né le 26 mai 1885. Le père instituteur; 3 enfants, 28 ans de services. — Demi-bourse, Gap."

Enfin, pour terminer, lorsque les parents d'Emile Pons ont quitté Saint-Martin-de-Queyrières pour partir à la retraite, ils ont été remplacés par un autre couple d'instituteurs, Claude Lagier-Bruno (de Vallouise) et sa femme Julie Rostollan (de Vars). J'en ai déjà parlé car l'une de leurs filles, Elise Bruno-Lagier (1898-1983) a épousé Célestin Freinet (voir ici et ).

En 1930, Henri Rostolland fait paraître une monographie sur Névache et sa vallée :


Parmi les souscripteurs, on trouve Émile Pons, le père de Maurice Pons, et sa grand-mère :

J'ai souvent parlé sur ce blog des instituteurs des Hautes-Alpes. Suivez ces liens :

Généalogie de la famille Pons : cliquez-ici.

samedi 14 mai 2016

Les maîtres de la Montagne. La Meije et les Écrins, par Ernest Hareux, 1907.

En 1907, chez A. Gratier et J. Rey, éditeurs à Grenoble, paraissait un ouvrage illustré par Ernest Hareux, avec un texte de Daniel Baud-Bovy : La Meije et les Écrins. Il contient 50 vignettes dans le texte et 25 illustrations en pleine page, dont 24 se présentent sur des feuilles en papier fort gris, montées sur onglets, portant l'illustration en couleurs imprimée sur un feuillet indépendant collé ensuite par le haut au centre de la page, le tout complété d'une légende.

Le Doigt de Dieu ou Pic Central de la Meije

En complément de cet ouvrage tiré à 660 exemplaires, l'éditeur rassembla séparément ces 24 planches, sous une couverture formant chemise, sous le titre : Les maîtres de la Montagne. La Meije et les Écrins, sous le seul nom de l'illustrateur, le peintre Ernest Hareux.


Le tirage a dû être très restreint (50 ? 100 ? exemplaires), car c'est un ouvrage particulièrement rare. Il est absent de toutes les bibliothèques, y compris la BNF et le Fonds dauphinois de la Bibliothèque Municipale de Grenoble (source CCFr). Probablement que la présentation en feuilles n'est pas propice à la bonne conservation de l'ensemble.



Les 24 illustrations sont particulièrement belles. Je les reproduis toutes ici : 

Le Clapier de St-Christophe en Oisans

Le Plan du Lac

Route de St-Christophe et le Vénéon

Le dernier tournant près St-Christophe et les Fétoules

Le village de St-Christophe

Le pont à l'entrée de la Bérarde

Le village de la Bérarde

Le torrent des Etançons et les maisons de la Bérarde (Effet de nuit)

Au refuge du Carrelet

Campement improvisé des Écrins

Le sommet des Écrins

La moraine de Bonne-Pierre et le Col des Écrins

Le village de la Bérarde et la Tête de la Maye

La Meije

Le départ de la caravane pour l'ascension de la Meije

La vallée des Etançons

Un passage difficile, le Dos d'Ane

Arrivée au Glacier carré

Passage du Cheval Rouge

 Sur les arêtes de la Meije

La Meije (vue du Chazelet)

La Grave

Route de la Grave au Lautaret

Liens vers :
La Meije et les Écrins, de Daniel Baud-Bovy

 Ernest Hareux

samedi 30 avril 2016

Peaks, Passes and Glaciers, 1859, un incunable de l'âge d'or de l'Alpinisme.

L'Alpine Club, premier club alpin au monde, a été créé en Angleterre en 1857. Très vite, il a paru nécessaire de rassembler les différents récits d'ascensions et d'excursions pour les mettre à disposition du public, au moment même où une réelle curiosité se faisait jour pour cette nouvelle activité à la croisée du loisir, de la recherche scientifique et d'une nouvelle appropriation du monde.

Il apparaissait aussi nécessaire de poser les base de l'Alpinisme, tel qu'il était en cours de définition par ces premiers alpinistes anglais. En publiant les récits d'ascensions, ils définissaient un nouveau genre et de nouvelles règles à la pratique de la montagne. C'est ainsi que s'est instituée la codification des premières, premières ascensions, puis, ensuite, premières par de nouvelles voies.

C'est dans cet esprit que John Ball rassembla 18 textes, bien illustrés et complétés de cartes et publia ce premier recueil : Peaks, Passes and Glaciers, en 1859. Si l'on me permet ce terme, c'est un incunable du livre de montagne, autrement dit un des ses ouvrages qui inaugure une longues série d'ouvrages dans la même veine. Il ouvre la voie.


Peaks, Passes, and Glaciers.A series of Excursions by Members of the Alpine Club. Edited by John Ball, M.R.I.A. F.L.S. Président of the Alpine Club.
London, Longman, Green, Longman, and Roberts, 1859, in-8°, XX-532 pp.

Pour l'histoire de l'alpinisme dans les Alpes dauphinoises et le massif des Écrins, ce premier recueil n'est guère indispensable. En effet, parmi les 17 récits d'excursions, 3 concernent le massif du Mont-Blanc, 12 les massifs Suisses et un l'Etna. Il n'y a rien pour les Alpes dauphinoises, piémontaises, les Pyrénées et, plus largement, la chaine des Alpes en Autriche, Italie, Slovénie, etc. Et je ne parle même pas des autres massifs montagneux du monde. Il contient un dernier chapitre qui rassemble des conseils aux voyageurs dans les Alpes, les alpinistes : Suggestions for Alpine travellers, par John Ball. C'est probablement le premier "manuel" d'alpinisme, si on peut utiliser ce terme pour ces quelques pages. Cela inclut aussi des conseils pour les mesures scientifiques d'altitudes, de distances et d'angles. Se termine par quelques notions de glaciologie et de géologie.

Ce premier volume se termine par :  APPENDIX. Table of the Heights of the chief Mountains in the Chain of the Alps, including all above 12,000 English feet. (pp. 513-520). Dans le texte liminaire, il justifie l'absence de sommets des Alpes dauphinoises et des Alpes piémontaies, par la faiblesse et la discordances des sources : « In regard to the Alps of Dauphiné, and part of those of Savoy and Piedmont, the compiler has been unable to procure some recent publications, which would have helped to complete the list ; and even in the districts that have been carefully surveyed by competent persons, there are ambiguities arising from the different results obtained by different observers, from the confusion of names that frequently arises in the unfrequented parts of the Alps, and from errors with which there is reason to believe that particular observations have been affected. » 
Cela en dit plus sur la mauvaise diffusion de l'information, que sur sa qualité. Pour les Alpes dauphinoises, les mesures d'altitudes des principaux sommets, avec  leurs coordonnées géodésiques, ont été publiées dès 1832.

Il faut attendre la deuxième série des Peaks, Passes and Glaciers publié en 1862 pour qu'enfin le Dauphiné soit l'objet de l'attention de quelques membres de l'Alpine Club : Mathews, Tuckett, Whymper, etc. J'en ai déjà parlé ici : Peaks, Passes and Glaciers, 1862 : un incunable de l'âge d'or de l'alpinisme.

Ce qui a fait aussi l'intérêt immédiat de cet ouvrage est la qualité des illustrations. La page de titre est illustrée d'une grande vignette gravée. Dans le corps de l'ouvrage, on trouve 9 cartes dépliantes hors texte, 8 planches chromolithographiques hors texte dont une en frontispice et 28 gravures dans le texte (seulement 24 sont référencées dans la table). J'ai extrait cette chromolitographie (The Finsteraar Horn , from the South-east) et cette carte (The Mont Blanc Range) à titre d'exemple.




Enfin, dernier charme de cet exemplaire, sa reliure :


et sa provenance :


Cet exemplaire a appartenu à Charles John Vaughan (1816-1897), homme d'église anglais, "headmaster" de Harrow School, élu en 1845. Il dut démissionner en 1859, suite à une affaire de mœurs (soupçon d'homosexualité). L'ex-libris reprend les armes du collège Harrow, avec, en pied, le nom du propriétaire : "Carolus Joannes Vaughan S.T.P, Schol. Harrow Magister". Il s'agit probablement d'un exemplaire de présent du collège à un de ses professeurs. L'emblème du collège (2 flèches qui se croisent en sens inverse, liées par un ruban) est placé en tête de l'ex-libris Il est repris en fleuron doré au centre de 3 caissons du dos et aux 4 coins des 2 plats. 


Pour aller plus loin, la page que je consacre à et ouvrage : cliquez-ici.

dimanche 17 avril 2016

Tête de collection des Bulletins de la Société de Statistique des Sciences naturelles et des Arts industriels du département de l'Isère

Dans les années 1830, au moment où une nouvelle bourgeoisie s'installe en France et, pour ce qui nous intéresse, à Grenoble, le besoin se fait de plus en plus criant d'échanger, de partager les découvertes, les innovations, les recherches, les projets, etc. Dans ce foisonnement à la croisée de la recherche scientifique et de l'innovation industrielle, le tout sur fond d'une nouvelle impulsion des affaires, ce sont quelques uns des représentants de cette bourgeoisie qui se rassemblent, avec la bienveillante attention des autorités, pour créer la Société de Statistique des Sciences naturelles et des Arts industriels du département de l'Isère. En juin 1838, ils se retrouvent et définissent les objectifs de la société :
Une société ayant pour but spécial l'étude de la statistique et des sciences utiles manquait au département de l'Isère. [...] C'est afin d'atteindre ce but que quelques citoyens de Grenoble, à la tête desquels s'est placé M. Pellenc, préfet de l'Isère, se sont réunis et ont fondé une société qui doit s'occuper principalement de statistique, c'est-à-dire de tous les faits et de toutes les connaissances scientifiques ou littéraires intéressant le département.


Elle se distingue de l'Académie delphinale, qui venait d'être réactivée en 1836, en donnant plus de place aux sciences naturelles et aux études statistiques. La présence de l'histoire, souvent prépondérante dans ces sociétés savantes, est moindre, surtout si on excepte les nombreuses études de J.-J-A. Pilot sur l'histoire municipale de Grenoble. Il est aussi probable qu'elle se distingue pas sa composition, moins littéraire et juridique, moins aristocratique et "oisive", mais plus représentative de la bourgeoisie montante, mélange de représentants du système éducatif d'excellence de l'époque (ingénieurs, polytechniciens, médecins, universitaires), de représentants des affaires et de l'industrie et des administrateurs. Il y a cependant quelques personnalités comme Scipion Gras, Jules Ollivier, Crozet qui se retrouvent dans les 2 sociétés. De même, les ecclésiastiques étaient moins nombreux dans cette société, alors que l'on note la présence discrète de quelques francs-maçons.

Dès sa création, la Société publie un Bulletin. Ce que je présente aujourd'hui est la tête de collection des Bulletins de la Société de Statistique des Sciences naturelles et des Arts industriels du département de l'Isère, comprenant 7 volumes : 1re série (4 volumes : 1838, 1841, 1843 et 1846) et début de la 2e série (3 volumes : 1851, 1854 et 1856)

Page de titre du 1er tome de la 1ère série.

 Page de titre du 1er tome de la 2ème série.

Parmi les quelques texte intéressants de ces premiers volumes, je relève :
Notice sur les restes de la voie romaine de l'Oisans, par Scipion Gras.
La republication de Observations de météorologie et de botanique sur quelques montagnes du Dauphiné, par Dominique Villars.
Table des hauteurs au-dessus du niveau de la mer de divers lieux situés dans le département de l'Isère ou sur ses frontières.
Note statistique sur les eaux minérales du département des Hautes-Alpes, par Scipon Gras 
Notice historique sur Villars, par M. le docteur Albin Gras.
Recherches sur l'histoire municipale de Grenoble, par J.-J.-A. Pilot.
Notice biographique des ouvrages de D. Villars, par H. Gariel.
Essai historique et statistique sur l'Oisans, par M. Roussillon, docteur-médecin au Bourg d'Oisans.
Nicolai Chorerii Viennensis J. C. Adversariorum de vita et rebus suis libri III, publié par Hyacinthe Gariel.
Positions géographiques et hauteurs absolues des principaux points de la nouvelle carte de France.

Pour une description plus complète : cliquez-ici.

Au gré de la lecture de ces volumes pour préparer cette notice, j'ai relevé ces deux passages, probablement assez illustratifs de l'esprit de cette bourgeoise cultivée et industrieuse de Grenoble.

Dans une Notice sur quelques branches d'industrie du canton de La Mure, lue par M. Guillot, aîné lors de la  séance du 49 juin 1840, à propos des ouvriers qui fabriquent des clous :
D'après les renseignements que nous nous sommes procurés, la journée d'un ouvrier en moyenne ne s'élève pas au delà d'un franc vingt-cinq centimes ; ce salaire, bien que modique, pourrait suffire à la nourriture et à l'entretien des ouvriers s'ils étaient plus économes ; les plus habiles pourraient même faire quelques petites économies ; mais une grande partie du fruit de leur travail est absorbée par les dépenses de cabaret, que malheureusement les ouvriers de la Motte, dont le nombre dépasse trois cents , ont la facilité de payer avec des clous. C'est une monnaie de billon qui a cours depuis longtemps dans les communes de la Motte-Saint-Martin et de la Motte-d'Aveillans; les cabaretiers qui la reçoivent sont assurés de trouver à la Mure un agent de change dans chaque marchand de clous.
(Tome I, 1838, p. 395)

Une discussion s'engage après la lecture d'une Notice sur un fœtus monstrueux, présentée par le Dr Charvet lors de la séance du 27 janvier 1843 :
Un membre fait observer que [les monstruosités] sont particulièrement fréquentes chez les individus du sexe féminin, et que ce fait s'applique [sic, probablement pour s'explique] naturellement par la théorie des arrêts. D'après cette théorie, les êtres femelles aussi bien que les individus monstrueux étant produits par des espèces d'arrêts survenus dans le développement de l'organisation, les circonstances qui donnent lieu à la naissance des uns doivent être favorables à la formation des autres.
(Tome III, 1843, pp. 11-12).
Ces deux exemples ne doivent pas nous faire oublier l'intérêt de la lecture de ces textes. On y voit des sciences et des techniques qui se découvrent, qui se cherchent. On y voir le foisonnement des initiatives, des idées, des projets, etc. Certes, beaucoup des mémoires publiés sont obsolètes, dépassés depuis très longtemps par d'autres recherches, d'autres études, d'autres découvertes. Mais on y lit une foi en l'avenir, en la puissance de la pensée et de l'intelligence, alliées à la volonté d'agir et de faire, souvent au service de la société et de la collectivité.

Cette photo de Scipion Gras, un des fondateurs de la société, n'est-elle pas une belle illustration de ces personnalités assemblées pour discuter doctement sur tous ces sujets.


dimanche 10 avril 2016

Une belle vente de livres de montagne : Une bibliothèque sur les Alpes

Les ventes aux enchères de livre de montagne sont rares. Probablement parce que les belles bibliothèques sont relativement rares, en particulier en regard d'autres spécialisations. Cela rend d'autant plus intéressante la vente de la bibliothèque de Pierre Vallez des 22 et 23 avril.

Pour découvrir la vente, le lien vers les deux catalogues (Alde) : vente du 22 avril et vente du 23 avril.

Il n'échappera pas au lecteur attentif que cette bibliothèque est quasiment uniquement consacrée au Mont-Blanc et sa région (en particulier Saint-Gervais). Autant que je puisse en juger (je connais moins bien la bibliographie de ce massif), elle contient quelques belles raretés. En revanche, nos Alpes dauphinoises sont bien peu représentées.

Une sélection d'images :